Hard Candy - David Slade, 2005
Le buzz qui entoure Juno (sortie française le 06/02), pour de multiples raisons (scénariste atypique, engouement du public, possibilité d'Oscar...), suscite un regain d'intérêt pour son interprète principale, Ellen Page. Laquelle s'est notamment illustrée dans le X-Men 3 de triste mémoire et l'excellent Hard Candy.
Présenté au festival de Sundance en 2005, Hard Candy y a suscité la polémique. Certains l'ont assimilé au shocker Saw projeté l'année précédente, d'autres ont (bruyamment) détesté, ulcérés notamment par la castration du protagoniste dont les testes sont ensuite passées au broyeur à ordure. Evidemment, dire qu'il s'agit là d'une des meilleures scènes du film pourrait prêter à confusion. C'est pourtant le cas, tant en terme d'interprétation que de ressort dramatique. Car Hard Candy est avant tout très bien écrit et très bien joué.
Le scénariste Brian Nelson part d'un postulat assez simple : renverser les modalités classiques de l'agression à connotation sexuelle. C'est la jeune fille à peine pubère, d'apparence naïve et inoffensive, qui entreprend de séquestrer et de torturer un prédateur en puissance. Une proposition qui pourrait vite virer à l'anecdotique, voire plonger dans la crétinerie gorno en se contentant d'en inverser les codes, si Nelson n'injectait pas une substantielle dose d'ambigüité et de subtilité dans son histoire.
Le réalisme du tchat entre les deux protagonistes qui constitue les premières images du film est un bon exemple de la justesse des personnages, justesse qui perdure lorsqu'ils tombent les masques (ou qu'ils en endossent d'autres). Car, sous son apparente simplicité, l'intrigue de Hard Candy, la jeune Hayley veut confondre et neutraliser Jeff, qu'elle pense être un pédophile et un assassin, recèle autant de fausses pistes (la castration sus-citée) que d'ambivalence.
Hayley semble gentiment ingénue, incroyablement cruelle, supérieurement intelligente, totalement insensée ou impitoyablement lucide, sans qu'on perce sa véritable nature. De même pour Jeff, est-il le monstre que pense Hayley ? Et même s'il l'est, mérite-t-il ce qu'elle lui inflige ? Alors même que ce qu'on croit être son châtiment ultime n'est finalement qu'un moyen de le ferrer définitivement.
Ellen Page et Patrick Wilson incarnent parfaitement ces personnages équivoques. A 18 ans, Page en paraît véritablement 14, légèrement androgyne, pleine d'une candeur enfantine teintée d'une froideur au-delà de la maturité. Patrick Wilson est à mille lieux du portrait fantasmé du prédateur sexuel en tant que monstre de foire et il n'en est que plus réaliste, et répugnant. C'est même sa normalité qui, au final, le condamne : il veut préserver son image et le souvenir d'un amour "vrai".
En ne rentrant pas dans un schéma binaire "monstre absolu vs justicier solitaire" (du type "L'inspecteur Harry bute les pédophiles"), le film empêche l'identification évidente et la catharsis facile qui sont les moteurs de ce type de récit. Il se paie même le luxe de rester flou sur les motivations de Hayley, en plus d'offrir une fin ouverte et de ne pas esthétiser la violence.
Finalement, ce qui a peut-être le plus choqué, notamment la f(r)ange du public qui se targue d'être friande de "transgression" et qui ne redoute rien tant que ce qui la force hors de sa zone de confort, c'est la mise en images du renversement du rapport de domination. Outre que Hayley domine psychologiquement son opposant, le spectacle d'un homme en larmes suppliant une gamine de ne pas lui faire de mal est aussi rare que l'inverse est fréquent. Si cela en a mis certains sur de métaphoriques charbons ardents, nous ne pourrons que nous en réjouir.
Sans que ça n'épuise l'intérêt du film.
Q : Hard Candy respecte-t-il la "règle de Bechdel" ?
R : Le film étant essentiellement un huis clos entre une jeune fille et un homme, on pourrait penser que non. Pourtant, une voisine (Sandra Oh) fait une courte apparition et parle de baby-sitting et de cookies avec Hayley ! Le réponse est donc oui.


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