mercredi 10 décembre 2008

De la connotation politique des vampires mormons

En tératologie folklorique, il est souvent admis que les "non-morts" (traduction insatisfaisante de undead) les plus connus se tiennent à l'opposé sur l'échiquier politique. Les zombies et les vampires sont ainsi mis au service, respectivement, de discours progressistes et réactionnaires, dans la mesure où par “politique” on entend les valeurs véhiculées par les histoires concernées, plutôt que la gestion des affaires publiques. Encore que les métaphores et comparaisons à base de goule et autres mort-vivant ne manque pas dans la vie politique traditionnelle.

Sans s'embarrasser de détails ni d'exception, ni surtout revenir aux origines des mythes, on peut dire que l'image des vampires, dans leurs versions modernes et contemporaines (de Bram Stoker à Anne Rice, en gros), s'est cristallisée autour de l'aristocrate / patricien / fin de race décati et hautain, dont la soif de sang camoufle difficilement une prédation de type sexuelle. D’où moult variations sur le thème du ravissement, au deux sens du terme, de la victime du vampire, avec en filigrane l’idée que le sexe est une souillure et/ou que les amants sociopathes, tant qu’ils ont une chemise à jabot et pas de reflet dans un miroir, c’est cool.

Les zombies quant à eux, ont été mis au service d'un discours anti-consumériste, anti-raciste et antimilitariste par le maître contemporain du genre, Georges Romero *. Ce dernier n'est d'ailleurs pas le seul à travailler les morts-vivants dans cette veine. Voir le moyen métrage Homecoming de Joe Dante dans la série des Masters of Horror (Saison 1, Episode 6), qui met en scène des soldats sortis de terre pour dénoncer l'inanité de leur sacrifice.

Bref, les vampires sont plus facilement connotés dans un registre rétrograde. Ce qui, évidemment, invite à de multiples relectures dans l’autre sens, mais là n’est pas notre propos. Notre propos c’est, on l’aura compris, Twilight (encore).

Caitlin Flanagan, éditorialiste et auteure de livres “sociologiques” qui expliquent que c’était mieux avant, emboîte le pas à Léonard Sax, l’homme qui, à l'occasion de son analyse de Twilight, a courageusement démasqué Dora l’Exploratrice en l’exposant comme le travestissement pernicieux d’Andrea Dworkin. Flanagan aussi voit dans la saga vampirique de Stephenie Meyer la preuve irréfutable que “ce que les filles veulent” vraiment c’est une retour aux relations “traditionnelles” entre les sexes, avec chevalier servant et soumission à gogo.

Afin de parvenir à cette conclusion tellement époustouflante de hardiesse et d’originalité qu’Eric Zemmour pourrait la revendiquer, elle est forcée de considérer la chick lit comme le pinacle de la littérature féministe radicale, ce qui est un peu l’équivalent du tour de force de Sax concernant Dora, transposé dans le domaine de la littérature pour adulte (ou “jeune adulte”).
Mais Caitlin Flanagan commet une erreur plus lourde encore lorsqu’elle écrit : “That the author is a practicing Mormon is a fact every reviewer has mentioned, although none knows what to do with it, and certainly none can relate it to the novel...” **

Car une blogueuse émérite a justement fait ce travail : en premier lieu, lire tous les livres de Meyer et ensuite relier le fait que l’auteure de Twilight est d’obédience mormone avec son opus magnum. Et elle l’a fait avec beaucoup d’ironie et d’images absurdes détournées, incluant de petites étincelles afin de matérialiser la brillance d’Edward, le vampire tellement beau qu’il scintille à la lumière (au lieu de se désintégrer).
Même en n’ayant qu’une connaissance superficielle de la saga, son analyse, acide et débridée, est tordante : The Secrets of the Sparkle a.k.a. TWILIGHT: STONIFIED (Image heavy)

En attendant, Twilight, le film, a dores et déjà engrangé plus de 140 millions de dollars uniquement aux Etats-Unis. Le tournage de la suite, New Moon, est confirmée. Cependant, Catherine Hardwicke, pourtant très impliquée dans le projet initial, ne la réalisera pas. Par contre et en revanche, Melissa Rosenberg, la scénariste, rempile : 'Twilight': What does Catherine Hardwicke's exit bode for 'New Moon'?




* On pourrait aussi analyser plus en détail les motivations et les implications du fait que la geste vampirique est plus littéraire que celle des zombies, qui ne donnent leur plein potentiel qu’au cinéma.

** Que l'auteure soit une mormone pratiquante est un fait que tous les critiques ont mentionné, bien qu'aucun ne sache que faire de cette information, et certainement aucun ne peut la relier aux romans...